"When Princess Europa was kidnapped by Zeus in bull’s disguise, her father, Agenor, King of Tyre, sent his sons in search of his lost daughter. One of them, Cadmon, sailed to Rhodes. In Delphi he asked the Oracle about his sister’s whereabouts. On that specific point Pythia, true to her habit, was evasive -but she obliged Cadmon with practical advice: "you won’t find her. Better get yourself a cow, follow it and push it forward, don’t allow it to rest; at the spot where it falls from exhaustion, build a town".
Zygmunt Bauman



dimecres, d’agost 13, 2008

Pouvons-nous "déliberer" en Europe?

Une des notions récurrentes lorsqu’on parle des possibles solutions à la « crise de légitimité » en Europe c'est la notion de « délibération » citoyenne. Une sorte de processus qui serait préalable à la prise de décision, un espace de confrontation d’opinions entre des citoyens anonymes et qui devrait permettre l’argumentation et la persuasion entre eux.



Bernard Manin, un des théoriciens de ce concept nous disait que «(…) lorsqu’il s’agit des affaires publiques, peut-on arguer, les citoyens doivent former leurs opinions et leurs volontés dans la discussion et persuasion collective. Il n’est ni désirable normativement, ni justifié empiriquement, de considérer que lorsque les citoyens entrent dans le forum pour décider des affaires publiques ils ont déjà des préférences parfaitement construites et imperméables au contact d’autrui».

Mais à quels critères doit répondre cette nouvelle "démocratie délibérative" ? Sommes nous prêts (et avons-nous les capacités) de la mettre en oeuvre? Loïc Blondiaux (Lille II) résume à trois les principes sur lesquels on devrait s’entendre lorsqu’on veut mettre en place un processus délibératif :

-Un principe d’argumentation : le débat doit consister avant tout en un échange « dialectique » où la raison doit primer face à la simple agrégation d’opinions.
-Un principe d’inclusion : la discussion doit être ouverte au plus grand nombre, il faut rechercher dans la mesure du possible les conditions d’une discussion « égalitaire, libre, non violente et ouverte » (comme souligne Stephen Boucher du Think Tank Notre Europe).
-Un principe de transparence et de publicité.

Trois conditions qui peuvent paraître aujourd’hui très loin de la réalité, et qui semblent relever plus de l’utopie et du monde académique que toute autre chose. D’une part par l’absence relative de sphère publique européenne où pourrait se développer ce fameux lieu public de confrontation, de débat et de discussion entre les citoyens (le mythe de l'Agora qui nous poursuit sans cesse...). Puisqu’il s’agit ici d’aller un pas plus loin que la simple formation d’un « mouvement » européen commun comme on a vu se former avec la guerre d’Irak. Créer un lieu public de délibération diffère nettement d’une « opinion commune circonstancielle des citoyens des différents Etats membres.

Ensuite, parce qu'il paraît difficile de préserver le principe d’inclusion, si précieux pour que la délibération soit accessible à tous (à cause des barrières socio-économiques et éducatives, mais aussi par l’intérêt contrasté pour les questions européennes). Enfin, parce que réunir des citoyens pendant des jours entiers sera toujours complexe et coûteux, notamment au niveau transnational. Et pourtant la nécessité d'impliquer les citoyens européens est plus que jamais une évidence. 

Peut-être une option serait de commencer par s’interroger sur les possibilités qu’offrent les nouvelles technologies de l’information pour promouvoir des espaces de délibération? C’est curieux comme malgré le potentiel qu’offre en effet internet et les nouvelles technologies (vidéoconférences, etc…) comme des outils ouverts, accessibles, peu coûteux et enclins à promouvoir la délibération, ceux-ci sont encore méprisées et sous-estimées par les théoriciens politiques et les propres partis politiques, les considérant comme des instruments de « second ordre », peu « sérieux », trop « populaires ». Les « ciberactivistes » politiques sont de plus en plus nombreux mais marginalisés à l’intérieur des apparatchiks traditionnels.

Deux des sites spécialisés en politique délibérative :
Center for Deliberative Polling
Stanford Center for Deliberative Democracy

Deux articles sur ce sujet:
BOUCHER, Stephen, « Démocratiser la démocratie européenne », Policy Paper nº17, Notre Europe, juin 2005.

MANIN, Bernard, « Volonté générale ou délibération. Esquisse d'une théorie de la délibération politique », Le Débat, n° 33, janvier 1985.